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par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
GALERIE DE PORTRAITS 7 / 12 Ils partent souvent de thèmes très simples à caractère d'archétypes. Christiane L. - mongolienne de vingt-cinq ans - commence par collationner, par énumérer sur sa feuille tous les simples trésors de son imagination. Uniquement avec les craies, dont elle utilise à merveille la fraîcheur de ton et la matière veloutée, elle aligne avec ferveur d'innocentes fleurettes, des petites maisons, des arbres de Noël. Nous l'invitons à prendre une de ses fleurs, une de ses maisons, un arbre ; qu'elle fasse d'abord l'effort de fouiller cette forme de l'intérieur et de la situer dans un espace ! C'est le départ d'une évolution éblouissante. Christiane a tout condensé dans la construction d'un grand personnage. Tous les éléments de son décor habituel sont là : fleurettes, maisonnettes, etc. ; mais ils sont réduits au simple rôle d'éléments décoratifs articulant les masses de couleur. Ce faisant, Christiane fait d'instinct ce que Baselitz fait par calcul ; elle tourne sa feuille, et, de ce fait, il n'y a plus un espace, mais des espaces qui gravitent autour de la figure centrale et soulignent la complexité d'une structure cérébrale propre aux mongoliens. Désormais, la forme humaine s'est intégrée à son univers et ne le quittera plus. Et c'est la série des mariages dont le premier la représente elle-même, fantôme rose et blanc, au côté d'une grande forme noire. Presque en même temps, sans aucune concertation, Marie-Line - autre mongolienne de dix-neuf ans - a peint également son mariage, et le marié est également noir. Volonté de vénération, de réservation ? expression et oblitération simultanées d'un espoir impossible ? Souvenons-nous - m'a dit André Malraux devant ces mêmes images - que les Vierges noires n'étaient pas des négresses. Toutes ces images entrent dans le monde extérieur par le biais du merveilleux ; elles retrouvent, par le truchement de cette couleur toujours plus pure et plus fine, ce sentiment large de vie reconnaissante que véhiculent les légendes primitives et certains ex-voto. Ce n'est jamais une nature violente - prétexte à conquête, lutte ou revendications - qui s'y trouve évoquée, mais une nature douce, apaisée, qui appelle une protection. La couleur se crée un espace qui est un abri ; abri illimité puisque aussi bien les plans différents de plus en plus simplifiés en larges et franches bandes de couleur, décrivent un mouvement convexe dont le bas semble retourner à la rencontre du haut. Dans le second « mariage » de Christiane, l'espace bascule à nouveau ; les mariés ont les pieds à un ciel, la tête à un autre ; au soleil rouge du haut répond, en bas, un soleil vert. Nous ressentons, clairement exprimées, ces deux tendances complémentaires de la vie intérieure : le besoin d'espace qui se heurte au mystère et à tous les cloisonnements, les clivages qu'il suscite. En fait, c'est le sentiment de l'espace interne, de l'immensité interne. ![]() Marie-Line "Le mariage", 80 x 150 cm Ce sentiment, nous le retrouverons dans les grandes compositions de Frankie, lorsqu'il sort de l'écheveau de ses cristallisations. Nous le retrouvons dans les paysages imaginaires de Andrea. Nous le retrouvons chez Marie-Line. Il est beaucoup moins clair chez joseph W., absent chez joseph T., du fait de l'intrusion du tragique, avec la maladie mentale. Marie-Line est une mongolienne de dix-neuf ans dont la personnalité est marquée par l'anxiété, le besoin d'affection et de sécurisation. Presque handicapée physi que, du fait de sa corpulence anormale, elle se plaint très souvent et recherche constamment, par ce biais, le contact affectif. Son dessin est resté étonnamment embryonnaire et puéril durant les six premiers. mois. Ensuite, son évolution fut spectaculaire. L'impact semble coïncider avec la visite à Chomo. Cinq grandes peintures à dominantes bleue, rouge et jaune, sont alors nées coup sur coup, dans une sorte de jubilation tout à fait nouvelle. Elle a découvert son style avec de grandes bandes, d'abord horizontales et verticales, puis orientées, maniées et groupées pour s'enrouler autour d'un sujet central à caractère d'archétype. Les « Papillons » deviennent des masques, « l'arbre de Noël » devient « un château » un « mariage ». Les personnages n'ont pas de visages, mais des attributs : le voile de la mariée, le ventre rouge de l'époux. Les « Papillons » sont inversés pour mieux s'imbriquer l'un l'autre. Il semble ainsi qu'inconsciemment, Marie-Line ait voulu préciser leur évolution vers le masque. Nul doute que nous ne retrouvions également ici la trace profonde de la visite à Chomo. Ces masques qui surgissent des « papillons » sont exactement ceux que Frankie, avec ses « morts de Chomo » a emprunté à Chomo lui-même. Ils rejoignent aussi ces profils mécani- ques que Janine aligne inlassablement sur ses feuilles, à sa propre image. Désormais, Marie-Line n'a qu'à suivre sa ligne : d'une « maison » à l'autre, nous voyons la couleur circuler de plus en plus librement autour d'une forme qui ne se dérobe plus. A présent, Marie-Line peint debout, en dépit de ses plaintes et de sa fatigue perpétuelle. Elle a besoin d'espace ; ses formats s'agrandissent considérablement. Elle travaille par séries et chaque image se prolonge dans la suivante avec un apport nouveau. Elle a trouvé son image-reine autour de laquelle peuvent désormais graviter toutes les images secondaires. Cette image-reine - qu'il s'agisse de la maison ou de la mariée -, c'est une construction monumentale, toujours en quête du trapèze et du parallélogramme idéal. On songe à un Hundertwasser sans habileté, à un Bram Van Velde infiniment moins sommaire et qui ne dégouline pas de partout. Comme les autres mongoliens, elle semble être entrée par effraction dans son « moi » pour en suivre, éblouie, le développement, en recenser les trouvailles. La peinture terminée, elle redevient la Marie-Line qui a mal partout et qui a toujours besoin d'être consolée, câlinée, rassurée. Mais elle vient de traverser une phase magique durant laquelle elle a oublié tous ses maux. Marie-Line - colosse aux pieds d'argile - a trouvé d'un seul coup un langage au-delà de ses plaintes et de ses multiples faiblesses. |
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