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par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
DE L'IMAGE AU PERSONIMAGE 1 / 2 Malgré la prépondérance accrue des techniques audio-visuelles, l'éducation continue à reposer d'abord sur le langage qui est toujours la clef de la pensée. L'image a envahi notre civilisation et c'est pourquoi la culture se perd, dont la pensée en mots est l'instrument. Le gigantesque travail d'éducation et d'adaptation que les siècles ont imposé à la pensée humaine avait pour but premier de diriger celle-ci, hors la subjectivité individuelle, vers l'objectivité sociale. Le développement culturel est fonction de la mobilité de l'énergie psychique et de son aptitude à se déplacer. Or, le débile est libre de toute représentation supérieure et de l'autorité qui en émane - ne dirige pas sa pensée sur des voies déterminées ; elle plane, plonge et réapparaît selon son propre poids. Il lui manque néanmoins cette liberté qui donne à l'homme le pouvoir de se tourner en tous sens, de disposer entre les extrêmes de multiples intermédiaires. Et comment en pourrait-il être autrement si l'on songe que le handicapé n'a ni territoire ni autonomie, qu'il n'a pas un endroit où être intégralement et librement lui-même. Par certains côtés, il est souvent très proche de la vérité ; il sent la valeur de la personne, non dans son angoisse (au sens Kierkegaardien) mais dans sa bénédiction. Il y a en lui quelque chose d'absolu qui se rapproche de la forme la plus abstraite de ce « moi » qu'il pourrait être s'il en avait la liberté. Plus il est atteint profondément, plus le débile donne l'impression de sentir, d'agir, de se souvenir - à défaut de penser et de vouloir - sans en avoir exactement conscience. Il est comme un miroir sans tain, une image qui ne retient pas son reflet. Ou bien est-ce l'ombre qui a perdu son âme ? La conscience est le miroir de la pensée. Elle n'a jamais progressé que sous la pression du besoin de communiquer. La conscience individuelle est avant tout le carrefour d'un immense réseau de communications ; sa conquête est la somme d'une longue et pressante nécessité. L'homme exprime avant tout et sur tous les plans le besoin qu'il a de ses semblables. Encore n'exprime-t-il au niveau de la conscience qu'une toute petite partie de sa pensée, et peut-être la plus superficielle. Du torrent de pensées et d'images qui le traverse, seule atteint le plan de la conscience la pensée exprimée qui, aussitôt, amorce un nouveau développe- ment collectif : celui de la raison. La matière avec laquelle nous pensons n'est autre que la matière même du langage. Toute notre pensée est dirigée vers la communication. Aussi longtemps que nous dirigerons notre pensée, ce sera vers autrui. ![]() Andréa "Sans titre", 80 x 100 cm Mais toute cette masse involuée de pensée inexprimée qui s'est amassée sur des siècles et des générations ne compose-t-elle pas un trésor entassé par le temps et qui serait le fonds même de l'inconscient collectif ? L'artiste est aussi l'héritier de ce-trésor sans âge ; mais il est celui qui vient au terme d'une longue série d'économies et de travaux pour dissiper le trésor, dont le personimage détient au moins la clef. Son domaine est cette part de la nature humaine qui est commune à toute l'humanité, qui ne peut donc évoluer ni s'exprimer si elle ne répond pas à un besoin et un intérêt collectifs. D'où cette nondemande qui caractérise cette absence de nécessité et d'impulsion individuelles à l'égard de la création. Cet esprit est-il un kaléidoscope où des taches de couleur, par le mouvement giratoire, décriraient des figures mécaniques ? Les oeuvres que nous avons vu naître, l'évolution de chacun, nous prouvent au contraire une harmonie, une cadence de la vie intérieure qui ne tarissent ni ne s'essouflent. Parmi les images qui participent à la vie morale et corporelle de chacun, le Personimage va d'abord aux plus organiques et physiques, dans les grandes profondeurs de la psychosomatique. Il lui manque les outils de l'analyse et de la synthèse pour les traduire en langage exprimé. Leurs ceuvres renferment une pensée organique qui, une fois traduite, présente un sens clair. Les images les plus déroutantes sont celles qui coïncident avec les détours ou les changements de la personnalité. L'image des Papillons-Masques, chez Marie-Line, est explosive elle a été le signe d'une mutation et ouvre toute une série d'images qui en découlent, elle éclaire tout un pan du « moi » jusque-là enfoui ; elle illumine, en la déchirant, la trame serrée des visions brouillées qui précèdent. Désormais toutes ses peintures vont se construire selon des cercles de couleur qui vont s'élargissant ou se rétrécissant, au rythme même de son moi. En deçà de l'identité du langage et de la pensée, il existe une pensée qui n'est pas logique, mais intuitive. Ceux qui tiennent pour acquis le symbolisme du rêve ne seront pas surpris par ces messages obéissant à des lois différentes et poursuivant d'autres fins que la conscience. Nous sommes devant une faculté de représentation symbolique dont nous ne trouvons aucune trace dans notre pensée consciente. Sans doute est-ce parce que - avant même de nous exprimer -, nous pensons en mots. Si l'image est à l'origine de notre pensée, le mot est à l'origine de notre conscience. Une pensée très intense s'oriente elle-même vers l'extérieur : le verbe. La pensée logique est celle qui s'adapte au langage, à la réalité du langage qui lui-même reflète la réalité objective. La matière que travaillent les Personimages est aussi un langage ; elle est un pont dont le but premier est la communication. Mais leur pensée n'est pas dirigée comme la nôtre. Leur langage est essentiellement un système émotif exprimant la frayeur, la colère, la joie. C'est ainsi qu'ils en arrivent très vite à tout un système de signes ou de symboles désignant moins des événements réels que le retentissement de ceux-ci sur leur sensibilité et leur esprit. Partout se traduit, sans équivoques, l'ardent besoin d'être apprécié et compris, de mettre fin à l'amertume solitaire. C'est à travers la pensée imaginative que s'établit la liaison entre la pensée dirigée et les couches les plus lointaines, les plus profondes du psychisme. Certains tableaux de joseph W. - « L'araignée » qu'il confronte avec la figure retrouvée d'Aicha : le réel et l'archétype - ou d'Andréa - particulièrement cette dernière série de « Fenêtres » - se présentent comme des systèmes de signes dans un complexe devenu autonome. La plupart des tableaux de Frankie n'offrent d'abord au regard conscient qu'une façade énigmatique qui s'éclaire aussitôt qu'on en lit le contenu subjectif à travers les formes qui le portent. ![]() Marie-Line "Les papillons", 100 x 100 cm C'est le langage de l'inexprimé. Nombreux sont les artistes qui se sont efforcés de retrouver l'esprit d'enfance. Infiniment rares, ceux qui ont réussi à descendre profondément dans les grands fonds mentaux et somatiques. Balzac y fait allusion fréquemment. Zola, tout au long de l'histoire des Rougon-Macquart, ne fait guère que suivre, au rythme de la vie de ses personnages, l'enroulement et le déroulement en eux des images et figures héréditaires. Les acteurs de notre expérience, ce sont les fantômes involués qui sont à l'origine de toute vie intérieure. C'est pourquoi nous pensons que la création du handicapé est avant tout mouvement d'introspection. C'est pourquoi également, dirigeant toutes ses ondes sur le plan intérieur, il n'a pas de perspectives entre le réel et le rêve. Il commence par oeuvrer dans une sorte d'engourdissement spirituel qui rejoint le plaisir physique. Il doit commencer par où l'artiste évolué termine : la pénétration plus avant, au-delà des mots, au-delà de l'analyse et de la synthèse. Ce n'est qu'après cette première percée magistrale, qu'il peut revenir sur ses pas et, avec les moyens à sa portée, rationaliser. Combien de fois avons-nous vu l'image naître souverainement sponta- née ou, plutôt, spontanément souveraine ; puis nous l'avons vue se brouiller, s'altérer, se mêler aux autres images perdues dans les couches superposées du palimpseste ; parfois en arriver à une sorte de résidu à peine formel. A ce terme, correspond généralement la colère une impulsion analogue à un cri non proféré, un muscle bandé dans le vide. C'est la colère devant l'image qui échappe. Quand l'expression glisse et fuit autour de l'image, le « soi » se réveille et s'efforce de prendre conscience de ce qui se passe au niveau du « moi ». Le mécanisme s'est mis en route, qui va vers la découverte de la conscience et de la volonté. L'introspection, qui est à l'origine de tous les perfectionnements, est le grand réservoir de la découverte et de la connaissance. |
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