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par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
INTRODUCTION Aux sources des sociétés humaines, il y a l'art ; aux sources de la vie, il y a le jeu... Le monde du jeu et le jeu de l'art s'attirent invinciblement. L'art, c'est l'enfance retrouvée. Le jeu n'est pas seulement un excès d'énergie qui se dépense. Il est aussi la recherche de l'accord et de l'harmonie des facultés. Action, rêve, prise sur le monde et fuite du monde, c'est le même effort pour inventer des formes qui délimitent et exorcisent en même temps les mondes obscurément pressentis, pour organiser une fonction qui tend à s'établir par des essais innombrables et dont combien peuvent sembler futiles ! Ce n'est pas par hasard que les êtres les plus apparemment démunis semblent souvent rejoindre ceux qui passent pour les plus doués. C'est le même cheminement obscur qui retrace pour chacun d'eux le lent chemin des traditions humaines. Nous trouvons la - roue solaire dans des civilisations à qui la roue utilitaire n'était pas connue. Avant même l'expérience objective, il y a l'expérience intérieure. Il en va de même des maisons, des bons-hommes qui fleurissent dans les C.A.T.* Artistes et handicapés se rejoignent profondément dans l'esprit d'enfance : ils ont d'abord besoin d'images premières. Les uns s'efforcent de revenir à ces images, contre leur nature même et avec les moyens qui leur sont propres ; les autres, de les remonter et de retrouver à travers elles le chemin d'un « moi » perdu. Toute matière, toute couleur peut devenir un élément propre à receler ou manifester les messages qui lui sont confiés. Ainsi peut être réveillée une imagination active, et particulièrement tous ces éléments de la pensée inconsciente que Bachelard groupait sous le nom d'imagination matérielle. Les difficultés rencontrées, les résistances du matériau, l'opposition à celui-ci ne font qu'inciter et stimuler la curiosité, puis la volonté. Et si nous trouvons au départ des images aussi simples et inlassablement répétées que la « maison », n'oublions pas que ces images, petit à petit, peuvent fouiller la maison de la cave au grenier. Les images ne s'isolent jamais dans leur signification, mais tendent toujours à la dépasser. Qu'est-ce que l'imagination, sinon le sujet transposé dans les choses. Les images portent toujours la marque du sujet pour le porter plus loin. Chaque progrès donne un nouvel espoir suspendu à la solution d'une nouvelle difficulté. Le territoire primitif se trouve sans cesse élargi. Nous avons appris de la psychanalyse à quel point l’œuvre d'art lui reste imperméable, à quel point l'essence de l’œuvre d'art s'oppose aux contingences personnelles et locales qui, après l'avoir suscitée, la limitent. Au point qu'un art absolument personnel relèverait exclusivement de la psychose. L'artiste n'est plus un individu : il est son oeuvre : une réalité collective. Le handicapé essaie de percer la route inverse. Il part d'une oeuvre à peine sienne pour se conquérir et se retrouver un visage qui se constitue dans son propre reflet. Il est rare qu'un créateur n'ait pas à payer - et souvent très cher - le don qui s'est développé en lui au détriment d'autres facultés de vie. Parallèlement, le handicapé s'efforce de rétablir la communication - c'est-à-dire l'équilibre - par le biais de l'expression artistique. Ainsi, l'artiste et le handicapé partagent le privilège d'être dotés par le Destin d'un fardeau plus lourd. L'art apparaît alors comme le signe de la grâce.
L’œuvre en est le dernier mot mais, les premiers efforts, les premiers balbutiements des esprits les plus clos en sont d'émouvantes et parfois impressionnantes approches : non point fantaisies arbitraires, mais singulières âmes en peine, présences indéfinies en quête d'une forme, parfois avec une volonté, un acharnement stupéfiants.
Qui - et surtout pas les créateurs, engagés dans le
même combat - pourrait rester indifférent à un tel effort
ni douter qu'il soit hautement bénéfique ? Nos premiers
contacts avec les handicapés nous ont aussitôt révélé leur
sûreté d'instinct pour découvrir autour d'eux - et en
eux - les manques et les insuffisances, leur sens étonnant
du vrai et du faux. Aussi bien ne trichent-ils pas, même si
certains trahissent leur authenticité en répétant des
choses apprises. L'essentiel est justement de respecter
leur vérité, leur pureté, leur authenticité. Aussi bien leur
avons-nous proposé moins une méthode - car une
méthode finit toujours par se détacher de l'humain -
qu'un choix de matériaux et de modes d'expression
combinés de façon telle que leurs nécessités respectives
s'engendrent et se renforcent réciproquement. Fournir à
chacun - sur un point différent de cette ligne de
profondeur, de cette échelle de valeurs sur laquelle son
« moi » s'organise et s'enrichit - la marche et le pas à
franchir, tel était notre but. Nous avons mis un monde de
formes à la disposition de leur monde d'images ou de leur
image du monde, jusqu'à reconstituer ce que Léon
Daudet appelait d'un terme extraordinairement
évocateur leur « Personimage ».
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