Contemporary artists par Jean Revol   
 ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ?



EN QUÊTE DES « PERSONIMAGES »
CONSIDÉRATIONS SUR L'ATELIER
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Nous voici devant le bilan de dix années de travail parmi des handicapés mentaux, gens éloignés de tout - ou presque tout - ce que l'homme considère comme ses conquêtes et ses progrès.

Il importe de ne pas oublier ce qu'est un C.A.T. espace ambigu, lieu de rassemblement - et de promotion ? - au carrefour de l'I.M.P.R.O.* et de l'hôpital psychiatrique, avec, comme arrière-plan légendaire le mirage de l'intégration sociale. Il ne s'agit pas d'un foyer. La vraie vie - la vie affective est censée commencer après 17 h, avec le retour en famille ou chez soi. C'est donc essentiellement un lieu de travail et qui en logique absolue, se devrait d'être provisoire : une sorte de phalanstère. Le vrai centre du monde vécu ne se situe pas au C.A.T., mais dans la famille, celle-ci étant considérée, le plus souvent, comme un champ de référence extrêmement idéalisé et projeté dans un futur complaisant. La position du handicapé, dans sa famille comme au C.A.T., est aussi ambiguë que celle du C.A.T., dans la société active. Son vrai centre de vie est avant tout dans l'imaginaire. C'est pourquoi il s'engage avec une telle ardeur dans cette faille que nous lui ouvrons vers un espace nouveau qui n'est autre que l'imaginaire. C'est également pourquoi il le relie aussitôt au monde réel.

Nous nous trouvons devant un monde clos et de communication limitée. Le langage de base est tout à fait insuffisant - quand il n'est pas un obstacle - à transmettre la charge affective. C'est ainsi que ceux mêmes qui ne savent pas écrire - la grande majorité ! - se livrent à des parodies d'écriture, inventent des signes codés, se forgent une signature et emploient certains mots dans un sens bien à eux. Joseph W. dit « moi penché » pour exprimer sa concentration et sa volonté au travail. Andréa dit « je cache » pour « je peins ». Et quand tout est « caché », tout est terminé. Ce mot m'a beaucoup aidé à découvrir cette vision globale et préalable, propre aux mongoliens. Lorsque Andréa dit « je cache ici, je cache là, et puis là, et puis c'est fini », il parle exactement comme Braque lorsqu'il disait : « J'ai un pinceau pour faire apparaître le bleu, un pinceau pour faire apparaître le rouge, etc... ». On voit déjà avec quelle spontanéité ils s'expriment par images. La parole est toujours l'expression symbolique : mais, en dehors d'elle, les handicapés tentent sans répit de s'exprimer, d'émettre des messages et l'on peut dire qu'ils font infiniment plus d'efforts que ceux du monde extérieur. Cet effort tend toujours à combler un vide affectif. Joseph W. n'arrête pas de discourir, et avec véhémence, bien que son langage soit hermétique à un non-initié. Il emploie des onomatopées qui expriment la colère ou la joie, toujours les sentiments extrêmes. Il plaisante, il se fâche, il est constamment en scène. Ne sachant pas écrire, il rédige d'interminables messages qu'il remet à qui de droit avec tout un protocole de mystère et de secret. Toutes ces lettres sont des lettres d'amour. Janine parle avec ses mains et tout son corps, qui est remarquablement agile et souple, en dépit de sa corpulence et de ses malformations, dès lors qu'il s'agit de délivrer le message. Et lorsqu'elle se livre à cette gymnastique, elle fait preuve d'une assurance qui n'a rien à voir avec sa gaucherie ordinaire. C'est cela, son vrai langages, et elle le sait. De même, au dessin, elle utilise quelques formes extrêmement stéréotypées, en particulier le 2, le 4 et le 6, avec lesquels elle assemble à l'infini des visages qui coïncident étrangement avec son autoportrait. Pas une hésitation dans ses gestes ! Dès qu'ils ont trouvé un langage, les débiles l'emploient avec constance et autorité, ils l'enrichissent, ils le maîtrisent. Il est bien évident que ces modes de communication ne passent pas par la parole, mais à travers un ensemble d'expressions à quoi tout l'organisme et toute l'énergie participent.

Comment comprendre, situer ces expressions autres ? Comment étendre les registres de communication, si ce n'est par les moyens que l'humanité a toujours employés en dehors de la parole et de l'écrit, pour opérer la survivance et la transformation des grands courants qui l'ont parcourue ? L'Atelier d'Art s'est avéré un moyen privilégié de catalyser ces énergies, d'en remonter aux sources, d'en étendre le vocabulaire, d'en retrouver le rythme éternel : comment ils se croisent, s'interfèrent, s'inhibent ou s'annulent. En même temps, nous donnons à l'handicapé l'occasion de franchir son espace spécifique.

N'oublions jamais qu'un handicap n'est pas une maladie, mais une manière d'être, que le handicapé n'est pas diminué par rapport à l'automate social, qu'il est programmé différemment.

A première vue, un C.A.T. apparaît comme une donnée globale dont on distingue mal, non seulement les individus qui le composent, mais la masse elle-même l'image du sujet ; et ceci, sans doute parce qu'au départ, il faut répondre à une non-demande et rendre au sujet sa place.

* Institut médico-professionnel.



Début du livre

Chapitre 2 : En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier
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1. Introduction     2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier
3. Galerie de portraits     4. De l'image au personimage     5. Art en puissance, art en impuissance


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