Contemporary artists par Jean Revol   
 ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ?



GALERIE DE PORTRAITS
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Nicole L. - du C.A.T. de Cavaillon - est une de nos plus vieilles amies. Voici 12 ans qu'elle a commencé à peindre. Pour elle, la peinture est réellement devenue une nécessité quasi quotidienne et une activité autonome. Elle est assez profondément marquée pour être jugée irrécupérable et accueillie « à vie ». Son tout premier dessin était l'écho d'un schéma obsessionnel: l'enfant au berceau. Entièrement fait au feutre, on y trouvait déjà des prodromes de ce qui sera son style : style qui n'est le sien que parce qu'elle est débile, et de niveau profond, mais dont elle va forger un instrument - à la fois marteau et enclume - d'une force et d'une souplesse étonnantes. Au rythme des matériaux divers qui lui étaient proposés, Nicole a très vite élargi et dépassé le cadre de son schéma obsessionnel.


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Nicole L.  "Le bébé", 30 x 40 cm

A l'égard de ces matériaux - la craie d'art, puis la gouache - elle faisait preuve d'une plasticité étonnante. Ses premières gouaches furent un véritable éclatement de couleurs pures. Puis elle s'est fixée sur son matériau d'élection : la craie d'art, qui donne à toutes ses représentations cette texture veloutée à l'intérieur de quoi se développent tout un système et une trame de hachures colorées. En même temps, Nicole a trouvé son style. Une constante équivoque plane sur les fonctions qu'elle attribue à ces hachures, déjà présentes dans ses premiers dessins. Avant d'être un moyen de représenter ou d'évoquer, elles sont proprement celui - autrement profond et riche - de créer un langage : langage propre à recevoir et exprimer toutes allusions qui lui sont proposées. Si Nicole revient peindre avec les autres, elle revient du même coup à la figuration, sans pour cela abandonner les conquêtes de son langage abstrait. On dirait alors qu'elle peint pour les autres, pour communiquer : ses archétypes se font plus lisibles. Cette étrange crèche avec un personnage bicéphale à gauche et ce qui semble, à droite, être son propre portrait en donateur - a été réalisée à l'atelier. Mais c'est seule qu'elle a fait cet autre archétype, cet étrange monstre à la fois personnage et paysage, au carrefour du dessin d'enfant, d'une forme d'art pathologique et d'une écriture assez stylisée pour évoquer l'art aztèque. Sans doute est-ce ce qui lui vaut cette présence fascinante et assez hermétique qui nous a poussé à le choisir pour l'affiche de l'exposition « Personimages ». Le tableau bleu - ce Vasarely doué d'une âme - créé également dans la solitude n'est pas sans faire preuve d'une habileté, et même d'une virtuosité déconcertante si l'on songe que Nicole vit en marge de tout ce qui a déterminé les grands courants de l'art moderne.

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Nicole L.  "Le monstre", 65 x 50 cm
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Nicole L.  "La maternité", 50 x 65 cm

Ces systèmes de hachures - que nous retrouverons chez les mongoliens - organiquement orientées et rythmées, peuvent tantôt déterminer des figures bien voulues, tantôt se refermer sur des mouvements internes. Nicole a retrouvé spontanément l'une des plus hautes fonctions de l'art : poser des questions qui prennent vie et forme dans la seule mesure où l'art leur substitue ses réponses autonomes et mystérieuses. Nous avons présenté Nicole en premier lieu parce qu'elle est un exemple hautement abouti de ce style dont nous allons suivre successivement les efforts, d'abord pour acquérir sa spécificité, ensuite pour la dépasser. Nicole amorce sa recherche de « l'instinct perdu » avec des formes obsessionnelles mais réalistes que « l'instinct retrouvé » pare de ses fantaisies les plus séduisantes : elle nous fascine en nous proposant ces images qui s'enracinent dans la structure mentale : elle nous séduit en nous offrant un plaisir purement formel - donc esthétique - dans la présentation et la projection de ses images intérieures. Tout se retrouve imbriqué, étroitement mêlé : l'incident et le collectif, l'objet et le sujet, l'acquis et le transmis, le mythique et le vécu. Son « personnage orange » - monstre sans âge et sans visage, mais lourd d'une présence aussi étouffante que celle des Dieux Aztèques - était bien digne d'incarner les « Personimages ».

Lorsque Nicole a jugé ce langage enfin digne de la représenter elle-même, son pas décisif était franchi vers la réconciliation. Dès lors elle a figuré dans presque tous ses dessins.

A l'autre extrême - et cependant si proche sur le plan esthétique -, nous trouverons Annie L. Elle aussi. est une amie de longue date. Nous avons déjà travaillé ensemble toute une année. Annie est visiblement autistique, sujette à de longs et fréquents blocages, ce qui ne facilitait avec elle ni les rapports, ni le travail. Le seul mot que je lui ai jamais entendu prononcer est : « non ». Malgré tout, il y a toujours eu entre nous une sorte d'accord, de complicité. Elle sait que j'estime son travail elle a vu « L'intemporel » où André Malraux a reproduit une de ses oeuvres. Je l'ai vue heureuse et fière, ce qui n'a pas empêché immédiatement après un nouveau blocage prolongé.

L'évolution d'Annie décrit une douloureuse histoire intérieure. Parmi tous nos artistes qui - et même joseph T. - chantent tous la joie de créer, elle est la seule dont l'œuvre s'avère profondément marquée par une nécessité tragique. L'histoire que poursuit Annie, c'est celle de son difficile contact avec le réel, son refus, la menace du néant qui l'environne de toutes parts comme il triomphe à l'intérieur d'elle-même. « Néant, elle-même le dira », titre Goya au bas d'une de ses plus inquiétantes gravures. Cette légende pourrait illustrer la dernière des oeuvres d'Annie : « Fenêtre nocturne » mais bien plutôt un cercueil vide, sur lequel veillent ces trois têtes aux yeux-fenêtres ouverts sur un autre monde. Ne sont-ils pas les trois visages de la mort, les trois juges des enfers, présents dans tant de religions ? Annie se sent « néant » elle doit le dire et elle le dit avec force. Ce tableau pourrait figurer la conscience malheureuse de Hegel, toute la douleur du monde. Annie s'avoue exclue d'un univers par ailleurs frappé d'irréalité, aliéné. Annie, de façon absolue, est « l'étrangère ». La transcendance opère ; mais elle est négative. Ce grand cercueil vide, c'est le néant.



Début du livre

Chapitre 3 : Galerie de portraits
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1. Introduction     2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier
3. Galerie de portraits     4. De l'image au personimage     5. Art en puissance, art en impuissance


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